Le manuscrit à travers l'histoire des bibliothèques au Maroc
Le Maroc, tout au long de son histoire, peut se prévaloir du rôle culturel remarquable joué par le manuscrit. Les collections de manuscrits, qui enrichissaient jadis les bibliothèques royales, les mosquées et les zaouïas, conservées aujourd'hui par de nombreuses institutions en dépit de multiples pillages et incendies, témoignent de l'intégration, dès les premiers siècles de l'Hégire, des Marocains à la civilisation arabo-islamique, et de leur passion pour le livre. Il n'est dès lors pas fortuit que les bibliothèques marocaines aient abrité des pièces uniques faisant du Maroc un lieu de convergence pour les chercheurs de manuscrits rares, souvent donnés pour perdus, et de fait introuvables dans les autres contrées islamiques. Le Maroc étant réputé être un pays riche en collections de manuscrits rares, les recherches ne se limitaient pas aux écrits arabes mais s'étendaient aux manuscrits étrangers, helléniques et latins notamment.
L'afflux au XIX e siècle dans un Maroc, encore indemne de toute influence étrangère, de missions scientifiques arabes et orientalistes en quête d'ouvrages disparus est la preuve de cet attachement du peuple marocain à l'écrit. Ces délégations scientifiques ont mené des investigations dans les bibliothèques attenantes aux mosquées comme la Qarawiyine, et dans les bibliothèques royales à la recherche de manuscrits précieux. Il convient de citer à cet égard l'exemple d'un chercheur espagnol surnommé Abi Al Abassi qui a visité la Qarawiyine en quête des chroniques décennales de l'historien romain Orosio, supposés être conservés dans cette bibliothèque. L'orientaliste Lévi-Provençal était pour sa part presque convaincu de l'existence d'une traduction arabe partielle ou intégrale de cet ouvrage au cours du Moyen-âge dont Ibn Kheldoun aurait tiré profit pour rédiger son « Livre des Exemples », notamment pour sa description de la bataille qui s'est déroulée entre les Romains menés par le Consul Varron et les Carthaginois sous le commandement d'Hannibal en l'an 216 avant Jésus-Christ.
De même, les récits des voyageurs occidentaux contiennent des informations sur les savants et érudits ayant visité nombre de bibliothèques à la recherche de quelque manuscrit perdu. La richesse actuelle des bibliothèques marocaines témoigne de la place importante qu'occupait le livre dans la civilisation arabe dans cette région du monde islamique. La découverte de manuscrits rares et précieux tels que l'unique copie disponible du Livre des Kitab Al Borçane wal'Orjane wal Omiane d'Al-Jahid dans l'une des mosquées de la région de Bzou n'est pas le simple fait du hasard. Plusieurs exemplaires de cette copie unique furent édités et réédités tout au long des années soixante-dix. Le volume cinq du livre adapté d'Ibn Hayan El Andaloussi a bénéficié d'une attention analogue : publié par les soins de l'orientaliste espagnol Chalmeta, il a été édité par la Faculté des lettres de Rabat en 1979.
Cependant, les Marocains ont enrichi la valeur esthétique des manuscrits et des créations calligraphiques orientales, inspirées des civilisations romaine et perse, par les apports mutuels des cultures andalouse et marocaine. Outre leur importance scientifique, les textes des archives arabes conservés au Maroc se distinguent par la beauté de leur graphie, de leurs ornements et enluminures. Cependant, le signe distinctif de la calligraphie marocaine est la préservation du modèle Koufi oriental agrémenté de variations originales inconnues des esthètes d'Orient. Cette attention portée par les Marocains à la calligraphie, matérialisée par la création d'écoles et de cycles de formation, a permis de créer des styles artistiques graphiques originaux et a contribué à l'enrichissement de la graphie arabe, ornementale et esthétique. Attention qui doit moins à l'influence de l'ornementation qu'à l'immense estime de l'arabe, langue du Saint Coran. Cet engouement pour la langue et le caractère sacré du Coran est ancien et a suscité un enseignement et une esthétique de grande qualité, auxquels ont contribué les Rois, ainsi que des érudits, copistes et calligraphes de talent.
Ce qui distingue les calligraphes nationaux de leurs homologues orientaux est l'écriture marocaine sans encre datant de l'époque des Almohades et de l'avènement de la dynastie mérinide. Le génie des calligraphes marocains consistait à perforer les feuillets à la pointe d'une aiguille pour y inscrire la forme graphique dite « houbous » caractéristique des legs religieux. Certaines bibliothèques marocaines conservent encore quelques-uns de ces spécimens, exemplaires du Coran et autres archives manuscrites.
Parmi les nombreuses bibliothèques marocaines ouvertes aux visiteurs du monde entier, cinq institutions ont été retenues pour cette présentation de manuscrits. Ces bibliothèques comptent parmi les plus prestigieuses au regard de la richesse et de l'ancienneté de leur fonds documentaire, de sa valeur esthétique et du cachet ornemental des manuscrits. Il s'agit de la Bibliothèque Royale [Bibliothèque Hassanienne], des bibliothèques Qarawiyine, Ibn Youssouf Al-Mourabiti, la Bibliothèque Nationale et la Bibliothèque Générale de Tétouan.
Evoquer en premier lieu la Bibliothèque Royale n'est certes pas fortuit. Considérée comme l'une des plus anciennes institutions du Royaume, elle possède la plus riche matière documentaire du monde musulman occidental.
Ainsi, les sources historiques marocaines rapportent que le khalife Idrissi Yahya IV, qui vécut au 3 ème siècle de l'Hégire et était passionné de livres, faisait venir des copistes d'Andalousie pour retranscrire des exemplaires d'ouvrages pour sa bibliothèque. Ce qui témoigne de l'existence dès cette époque, où il n'était question d'aucune autre institution de cette nature, d'une bibliothèque royale privée dans l'enceinte du palais de la dynastie Idrisside de Fès. La Bibliothèque Royale de l'époque fut instaurée par la suite de façon officielle à Marrakech, la cité des Almoravides depuis l'avènement de Youssouf Ibn Tachfine et a connu son apogée sous le règne de son fils, Ali Ibn Youssouf, un érudit épris des livres, et créateur de centres scientifiques dont l'un porte son nom, Jamaâ Ibn Youssouf .
L'essor de la vie culturelle sous l'ère des Almohades permet à ces derniers de poursuivre l'enrichissement du fonds de cette Bibliothèque. La taille de la bibliothèque de Youssouf Ibn Abdelmoumen a ainsi égalé celle de la bibliothèque d'Al-Hakam II Al-Moustansir de Cordoue au 4 ème siècle de l'Hégire.
Toutefois, c'est sous la dynastie Mérinide, qui a vu l'éclosion de brillants esprits et la production d'une somme considérable d'ouvrages, que les activités et la renommée de la Bibliothèque Royale connaitront leur apogée. Témoin présent de cet âge d'or, la collection offerte depuis à la Qarawiyine, de manuscrits de la bibliothèque d'Abou Inane Al-Marini, construite en l'an 750 de l'Hégire.
À son tour, Al-Mansour Ad-Dhabi noua des relations étroites avec nombre d'auteurs et de savants qui lui dédièrent certains de leurs livres. Il a enrichi sa bibliothèque de livres ouvres de traducteurs exerçant dans l'enceinte même du palais As-Saadi de Marrakech. Son fils Zaydane a hérité de ces trésors qui ont été, dans les circonstances politiques que l'on sait, reversés à la bibliothèque de l'Escurial et pour la récupération desquels les Souverains Alaouites n'ont ménagé aucun effort. Toutefois, ils parviendront à restituer à la Bibliothèque Royale son rang et sa grandeur. Les souverains se sont ainsi entourés d'érudits, ont encouragé auteurs et savants, et ordonné aux Cadis et Vizirs de veiller sur ces trésors. Cette passion pour le livre a permis à la Bibliothèque Royale d'être dépositaire de manuscrits rarissimes, et de devenir un pôle pour de nombreux chercheurs du monde entier.
Pour sa part, la Bibliothèque Qarawiyine compte parmi les plus anciennes du Maroc. Si Jamaâ Qarawiyine date du 3 e siècle de l'Hégire, la première bâtisse édifiée en son sein pour servir de bibliothèque a été construite par le Sultan Mérinide Abou Inane au milieu du 8 e siècle. Depuis sa création, cette bibliothèque fut l'objet de bienveillance de la part des sultans, des ministres, des savants et des bienfaiteurs qui offraient des livres ou des legs pieux [biens Habous]. Al-Juzna'i raconte dans « Fi juna zahrat al-'as » que l'édificateur Abou Inane Al-Marini initié cette tradition de legs en faisant don d'une collection de joyaux dont une partie fut prélevée sur le fonds de la bibliothèque royale mérinide. Le Sultan a ensuite fait construire une seconde bibliothèque, Khizanat Al Masahif , dans l'enceinte de la Qarawiyine, dédiée à la lecture de somptueux exemplaires du Livre Saint.
L'intérêt pour la Bibliothèque Qarawiyine s'est accru au cours des siècles suivants. Chaque sultan, ministre ou savant, ne manquant pas d'apposer son nom sur un exemplaire du Coran ou un manuscrit légué par la suite au bénéfice des étudiants de la Qarawiyine.
Les Wattassides (Wattasiyoun) ont déployé beaucoup d'efforts pour enrichir cette bibliothèque malgré les guerres menées lors des incursions portugaises et espagnoles.
Le Saadien Al-Mansour Ad-Dahbi a fait construire un autre pavillon à la fin du 10 e siècle de l'Hégire et augmenté le fonds documentaire de plusieurs collections importantes de livres marocains et étrangers, acquises ou transcrites.
Le Sultan Alaouite Moulay Slimane a acheté la collection de livres de son précepteur Abdeslam Al-Fassi, mort en 1799, la mettant à la disposition de ses héritiers sous la condition expresse qu'elle soit restituée à la Qarawiyine après leur décès.
Autre preuve de l'intérêt que les Souverains Alaouites portaient à cette bibliothèque, la publication de Dahirs Chérifiens régissant son organisation, l'indexation de son fonds documentaire et son approvisionnement en exemplaires de livres et la nomination à sa tête de grands savants et érudits.
Cependant, sur la foi de témoignages de plusieurs visiteurs, chercheurs et les orientalistes, le fonds documentaire de cette bibliothèque, doté au 19 e siècle de plusieurs milliers de manuscrits, et bien qu'appauvri à la suite de nombreux vols, pillages et destructions, garde de nombreux joyaux et pièces rarissimes.
Sont également présentés ici certains manuscrits précieux de la bibliothèque de Jamaâ Ibn Youssef A-Mourabiti , construite au 10 e siècle hégirien soit quatre siècles après l'édification de la mosquée. La construction de cette bibliothèque coïncida avec celle de la Medersa Ibn Youssef sous le règne du Sultan Saadien Abdallah al-Ghalib et bien qu'elle fût loin d'égaler celle de la Qarawiyine, elle disposait de collections de qualité dont la majeure partie provenait de fonds Waqf [legs pieux].
La richesse de ces deux institutions n'était pas fortuit car elles se sont consacrées à l'enseignement supérieur pendant plusieurs siècles, ce qui a fait d'elles des bibliothèques universitaires, contrairement aux autres mosquées, zaouias et medersas traditionnelles.
Cette exposition ne s'est pas limitée aux joyaux de ces bibliothèques et présente également les collections des plus importantes institutions documentaires générales, la Bibliothèque Nationale et la Bibliothèque Générale de Tétouan, créées dans la première moitié du 20 e siècle. A l'époque, les Français prirent conscience de la nécessité de créer des bibliothèques publiques, ouvertes à tous. Ils entreprirent alors de doter la Bibliothèque Nationale de plusieurs collections privées. A l'indépendance, certaines bibliothèques, dont celles d'El-Glaoui et de Kettani, ont été confisquées par l'Etat au profit du fonds documentaire de la Bibliothèque Nationale.
Le volume de ses collections a dépassé les 12.000 manuscrits traitant de tous les sujets : Fiqh [jurisprudence musulmane], Littérature et autres sciences. La majorité du contenu de ces manuscrits a été indexée et quelques-uns ont subi un traitement technologique moderne.
Les Espagnols ont créé une bibliothèque spécifique à la région du Nord du Maroc dès les années 30, riche de manuscrits privés de diverses origines.
Telles sont les bibliothèques qui ont participé par leurs joyaux à cette manifestation.
Ahmed Chawqi BINEBINE
Conservateur de la Bibliothèque Royale |