Décembre 2007

Culture toute!
Autour d’un café avec Touria Jabrane

A peine nominée ministre de la Culture, Touria Jabrane a été jugée inapte au poste, voire condamnée à l’échec. Or, si un ministre “incarne” la vision et le développement d’un secteur, alors le message de sa nomination est clair. Il s’agit de travailler à la reconnaissance effective de la culture populaire marocaine et ce, pour toutes les strates de la population. Il est limpide que seule la chaâbi touch est, dans les faits, la pierre philosophale de l’unité de l’identité marocaine. Et Touria Jabrane, artiste sociale engagée depuis toujours, est, à l’évidence, la bonne personne pour ce coup d’éclat.
Evidemment, la fonction, si elle ne change pas la femme, bouleverse tout de même l’allure. Tailleur-pantalon, chemise blanche, cheveux au carré impeccable, Touria Jabrane ressemble de près à l’idée que l’on se fait d’une ministre. Puis le sourire sincère, l’accolade généreuse, la chaleur du regard font de nos salutations un moment hors des maroquins habituels. Il y a quatre ans, nous avions interviewé l’artiste militante sociale engagée planquée sous un béret et des lunettes noires très rock. L’énergie, la détermination et l’intelligence du cœur au service de l’Art. Aujourd’hui, elle a pour mission de les réinjecter dans l’un des domaines clefs du pays. Elle sait les lourdes attentes d’un secteur en véritable ébullition où l’argent sera le nerf de la réussite. Un café plus tard, sa vision et son enthousiasme emportent ! Touria Jabrane Ministre de la Culture ? Le cast est parfait !

FDM : Que doit-on dire ? Madame le ou Madame la Ministre ?
Touria Jabrane : Madame La ministre ? (Rires)

Quand j’ai dit à la rédaction que je partais vous interviewer, on m’a évoqué une polémique en cours à propos d’une diffusion d’une série TV dans laquelle vous jouez et qui aurait été interrompue d’antenne depuis que vous êtes ministre. Or, vous auriez souhaité qu’elle se poursuive…
Effectivement, j’ai suivi cette polémique dans la presse mais je ne sais vraiment pas d’où elle vient, d’où les journalistes tiennent-ils l’information et quelles peuvent être leurs sources car tout ceci n’a aucun fondement. Il s’agit d’une série qui a été diffusée un peu avant le début du ramadan et qui a cessé de l’être une semaine après la fin de celui-ci. Ce qui est à retenir, c’est qu’il n’y a jamais eu de débat et encore moins d’altercation ni à l’intérieur, ni à l’extérieur du conseil du gouvernement. J’ai toujours eu des relations très amicales avec Khalid Naciri que je connais depuis une trentaine d’années et cela ne va pas changer aujourd’hui.

Que va apporter votre grande connaissance du terrain artistique à votre nouvelle fonction de ministre de la Culture ?
Je tiens à préciser que je n’ai pas de connaissance absolue dans tous les domaines de la culture qui, faut-il le préciser, est un secteur assez vaste. Mon expérience dans le domaine particulier du théâtre et d’une manière plus générale, dans celui de la culture fait que je connais les attentes, de façon précise, des artistes, des intellectuels et de tous les acteurs de la culture au Maroc. C’est un grand avantage que j’ai, ce qui me facilite la tâche pour étudier les différents dossiers qui recouvrent la musique, le théâtre, les arts plastiques, la littérature, les animations culturelles et artistiques, etc. En recueillant les doléances des différents représentants des instances culturelles, je suis à l’écoute de leurs expériences. Je suis d’ailleurs en train de finaliser une feuille de route qui sera un outil de travail pour tous les acteurs concernés par la culture. Je suis consciente de l’attente des intellectuels, des artistes, comme je vous le disais, mais plus largement des gens qui ne pratiquent pas, de près tout au moins, les métiers de la culture mais qui ont vu dans cette nomination une passerelle possible entre la culture, le peuple et la jeunesse.

Que peut apporter la culture à une citoyenneté et un pays en construction ?
De façon générale, la culture englobe toutes les expressions orales et écrites, le bâti, le patrimoine, etc. Elle est tout ce que l’être humain a produit dans sa relation avec lui-même et son entourage. Héritée des anciennes générations, elle est également tout ce que celles à venir vont inventer, créer dans tous les domaines. De ce fait, elle est un vecteur de développement fondamental. Elle est une priorité de la déclaration gouvernementale car ce pari sur le développement via la culture va permettre de développer la conscience des citoyens et les pousser à participer de façon positive à ce combat-là. Bien entendu, au ministère, tout est prioritaire mais il faut, malgré tout, insister sur les urgences qui à mon avis sont la valorisation des acteurs de la créativité contemporaine.

Comment valoriser ce statut de créateur ?
Il faut que les citoyens se réconcilient avec leur mémoire collective et leur passé.

Ne trouvez-vous pas justement que la culture est systématiquement tournée vers le passé au Maroc ?
Cet héritage culturel est précieux puisqu’il s’agit de notre mémoire collective mais, en parallèle, nous devons valoriser la diversité et la pluralité culturelle et artistique. Nous devons mettre en valeur toutes et vraiment toutes les expressions populaires. Il manque cette reconnaissance de la créativité populaire et nous allons nous employer à la défendre notamment dans le rural, le semi rural et le périurbain. Il est indispensable pour ce faire de renforcer tous les mécanismes d’aide à toutes les formes de créations littéraires, artistiques, plastiques, de théâtre, particulièrement dans les régions reculées. J’ai ce projet qui me tient à cœur de renforcer et généraliser la lecture dans tous les quartiers populaires. Enfin, la culture permettra d’améliorer l’image du Maroc à l’extérieur du pays.

 

"J'AI CE PROJET QUI ME TIENT à CŒUR DE RENFORCER ET GENERALISER LA LECTURE DANS TOUS LES QUARTIERS POPULAIES"

C’est aussi à l’intérieur du pays qu’il faut restaurer l’image du Maroc ! La culture populaire, la darija, la musique chaabi, etc, restent péjorativement perçus…
C’est pourquoi il est essentiel d’inculquer une définition citoyenne de la culture. Et pour cela, il faut passer par deux volets. D’abord, mettre l’humain en valeur c’est-à-dire ses droits et ses acquis vis-à-vis de la société et ensuite, travailler à donner une définition plus large du mot culture afin de le sortir du cadre de la culture élitiste et livresque. A partir du moment où la culture englobe tous les secteurs de la création de l’homme sur le plan artistique alors la valeur de la création populaire sera enfin reconnue à sa juste mesure et non plus sous-évaluée. Des opérations d’envergure à l’étranger, je pense notamment à la “fête de la musique” ou encore à “la fureur de lire” ont été, en ce sens, de phénoménales réussites qui méritent d’être inspirantes.

De quels maux souffre le plus la culture au Maroc ?
Le manque de structures culturelles est édifiant et ce, même dans l’axe Casa-Rabat qui est le plus choyé du pays. Il y manque des bibliothèques, des salles de théâtre, de concerts, alors que dire des villes éloignées ? J’apprécie le travail effectué par mes prédécesseurs et je mesure l’effort qui a été fait mais je mesure la tâche à venir eu égard aux nouveaux besoins en culture de la population dans ce nouveau climat de liberté d’expression. Ainsi, en toute logique, je dois évoquer, même en tant que ministre, la question de l’argent. Autant nous avons besoin d’une stratégie claire et précise pour mener à bien une nouvelle politique culturelle, autant il faut des moyens financiers qui la structurent.

 

Quel est le montant du dernier budget alloué au Ministère de la Culture ?
Moins de 350 millions de dirhams qui sont redistribués dans les salaires de fonctionnaires, dans les constructions et dans les équipements. Au final, ce montant est faible. Tout le monde est conscient que le budget est limité. Nous mènerons certains projets comme la bibliothèque nationale et le musée d’art contemporain grâce au fonds Hassan II et nous avons grand espoir pour les années 2009/2010 lorsque le budget Ministère sera restructuré. C’est pourquoi j’ai d’ores et déjà commencé à ouvrir un dialogue avec toutes les institutions nationales du secteur privé pour pouvoir faire face aux besoins de la culture. Le partenariat déjà bien entamé avec le secteur privé est essentiel, il en va de l’image du pays. Nous avons trouvé dès notre arrivée énormément de volonté de la part des décideurs économiques largement volontaires et désireux de s’impliquer encore dans la culture. Il y a eu ces dernières années une prise de conscience du fait que la culture est un devoir national car elle favorise le développement et l’image d’un pays comme le nôtre. D’ailleurs, les communes, les wilayas appellent spontanément pour se présenter et proposer leur aide. C’est à travers une synergie entre les différents acteurs que nous voulons construire au Ministère. En tant que ministre, j’apporte la possibilité de fédérer afin de créer cette synergie.

Madame la ministre, la culture doit-elle être subversive ?
(Rires) La culture est de fait subversive car elle donne à chaque fois une nouvelle vision sur l’homme, son espace et ses formes d’expression. Elle doit l’être car elle doit être ambitieuse afin de créer et d’inventer en permanence. Elle est subversive car elle ne peut vivre que dans un climat de liberté et de droits de l’homme. Et ce climat n’a, en fait, aucune limite car les créateurs demandent toujours plus de libertés, plus d’acquis, plus d’air à respirer afin de pouvoir créer en profondeur. Enfin, subversive car la culture plus que tout craint les clichés. C’est pourquoi, elle ne doit pas être strictement destinée à l’élite. Il faut réconcilier les citoyens avec la culture afin qu’elle soit à la portée de tout le monde. Je reprends l’exemple de la fête de la musique issue d’un ministère de la culture qui est une réussite phénoménale pour réussir le peuple et la culture. Je songe à des opérations d’envergure comme celles-ci, ou encore comme “la fureur de lire” en France. Journée de la lecture où je vais moi-même aller lire en public.

Et que pensez-vous de la Nayda actuelle ?
Chaque génération a sa manière de faire sa révolution. Nous avions Nass El Ghiwane dans les années 70 et d’autres aussi. La génération actuelle a trouvé sa propre manière d’exprimer sa colère, ses frustrations et son besoin festif. La Nayda est l’expression d’une génération dans le secteur de la musique. On la rencontre dans le Théâtre, un peu dans les Arts Plastiques mais on ne peut encore la généraliser, ni parler d’une lame de fond transversale à tous les secteurs culturels. Ce qui est certain, c’est que le ministère défend et encourage les formes d’art et de culture qui font évoluer notre expression artistique et culturelle. Tous les artistes qui encourageront la créativité marocaine pourront compter sur moi.

 

Justement les artistes, les créateurs ne sont pas en grande forme financière. Comment rétablir une reconnaissance de la créativité sans reconnaissance matérielle ?
Nous travaillons actuellement sur un projet de création de carte d’artiste, de couverture médicale, de fonds d’aide. J’ai validé avant-hier la commission qui va se pencher sur les critères d’attribution de la dite carte. Ce sont des efforts et des actes militants ininterrompus qui ont abouti et l’octroi de la carte d’artiste sera un moment historique pour le statut des artistes. Tous les détenteurs de la carte auront une couverture médicale. Dans certains secteurs, les fonds d’aide existent ; dans d’autres tels que la musique, la chorégraphie, les arts plastiques, cela n’existe pas, il y a urgence de se pencher dessus.

De plus, l’un des gros problèmes pour les créateurs est l’absence (ou presque) de protection intellectuelle et de respect des droits d’auteur.
Un système de protection intellectuelle existe mais il est vrai que tous les artistes s’en plaignent. Il est donc inefficient. Le travail des différents syndicats et des différentes organisations des professionnels a déjà donné un certain nombre d’acquis mais cela ne suffit pas. Le ministère ne peut qu’accompagner tous ces efforts afin d’aboutir à une protection davantage sécurisée de la création au Maroc.

Allez-vous, comme le musicien et ministre de la Culture Brésilien Gilberto Gil l’a fait jusqu’à récemment, continuer à monter sur scène ?
(Rires) Non, je suis désolée, mais ce ne sera pas du tout possible. Cela pour des raisons d’agenda mais également d’une perception de la fonction et de comédienne et de ministre. Je suis trop entière dans tout ce que je fais. Le Ministère exige une disponibilité totale tout comme le fait de monter une pièce. Mais je continuerais à me réaliser à travers d’autres artistes de la nouvelle génération.

En tant que célèbre comédienne, vous avez évité la grosse tête. Comment, en tant que ministre, allez-vous résister à l’ivresse du pouvoir ?
(Rires) Non, non, non ! Je sais au fond de moi que cela ne m’arrivera pas. N’oubliez pas que je viens de l’école du théâtre, un art qui permet d’être en contact direct avec les gens. Garder ce contact m’est essentiel. Avec des milliers personnes qui applaudissaient à la fin de la pièce, je n’ai pas pris cette grosse tête, alors ce n’est pas mon statut de ministre qui va changer quoi que ce soit. Je n’oublie pas que c’est ce contact avec les gens qui m’a permis de réussir sur les planches. Au Ministère, il y a tellement de travail que je vais continuer à me nourrir de ce dont j’ai le plus besoin pour avancer : le contact humain.

Géraldine DULAT
Abderrahim ANNAG El-Khair
N° de Décembre 2007