Une exposition, fondée sur le régionalisme, est pleine d'embûches. Alors que tous les artistes plasticiens se battent pour gagner une place dans l'art universel, l'expression peintre régional peut prêter à de fâcheuses équivoques. Un peintre régional serait incapable de briser les frontières de son territoire pour briller ailleurs. Son ouvre n'aurait pas assez de vigueur et de ressources pour percer dans d'autres lieux. Il bénéficierait d'une sorte de protectionnisme étroit, juste bon pour prouver que la région n'est pas exempte d'artistes.
Pourtant, le même préjugé que l'on a contre un peintre régional peut agir dans l'autre sens. L'on éprouve une espèce de certitude que les meilleurs artistes montrent leurs travaux dans un axe dont le tracé se délimite en gros entre les villes de Marrakech, Casablanca, Rabat et Tanger. On connaît les adresses des galeries et des institutions qui montrent ce qui se compte de valable en matière d'art moderne au Maroc. Cette certitude de localiser géographiquement là où ça se passe peut se muer en une paresse qui nous ferait négliger des foyers de création qui se situeraient en dehors de l'axe des quatre villes. Cette certitude peut même se révéler dangereuse, dans le cas où elle porterait préjudice aux artistes qui exercent leur art et le montrent dans des régions reculées. Même s'ils sont talentueux, leurs ouvres seront ignorées. A ce sujet, s'il est une revanche à prendre pour les peintres régionaux, c'est de montrer que leurs ouvres n'ont rien à envier à celles des noms qui écument les circuits de l'axe. Et s'il existe un argument en faveur d'une exposition qui défricherait les talents dans les régions, c'est bien de permettre la découverte d'artistes, dont les pièces peuvent dispenser une très agréable surprise aux amateurs d'art.
La deuxième difficulté avec une exposition, reposant sur la notion de régionalisme, a trait à la délimitation du territoire. Sur quels critères fonder la division régionale ? Ses ensembles de paysages ? Des ensembles naturels ? Des ensembles culturels ? Des ensembles administratifs ? Un groupe humain ? Une unité linguistique ? Tous ces découpages régionaux sont valables. Encore faut-il choisir celui qui est le mieux adapté à l'unité d'une région et qui en détermine avec le plus d'acuité l'originalité.
Quand le Ministère de la Culture m'a proposé une exposition sur les artistes du sud du Maroc, mon premier réflexe a été de plonger dans les livres traitant de géographie ; et tout particulièrement le précieux ouvrage, publié en 2002 aux éditions Tarik sous la direction de Jean-François Troin, Maroc Régions, pays, territoires . Car si l'on sait avec certitude où se termine le Sud, qui peut bien dire où est-ce qu'il commence ? Après avoir pris connaissance de plusieurs découpages régionaux, l'ensemble qui m'a semblé présenter le plus de cohérence et d'intérêt pour le sujet qui nous intéresse est celui de Sud atlantique . Avancé pour la première fois en 1967 par les géographes Despos et Raynal, il englobe la plaine du Souss, le massif de l'Anti-Atlas et le Sahara atlantique, en raison de l'influence de l'Océan sur ces territoires et des liens culturels qui unissent les habitants du Souss à ceux du Sahara.
J'ai pu constater les liens culturels qui unissent les peintres du Souss et du Sahara. Nombre de peintres du Sahara, comme Taoufa El Ahrah et El Imam Djimi, vivent entre Laâyoune et Agadir. Mieux : les peintres d'Agadir semblent plus tournés vers le Sud que vers le Nord. Ils le reconnaissent volontiers, arguant que ce n'est pas seulement par choix, mais parce qu'ils font l'objet d'un « désintérêt » de la part des acteurs culturels du Maroc. Ils affirment que leur région est enclavée culturellement et qu'une ville comme Essaouira, très prodigue en peintres, leur semble bien plus éloignée que Laâyoune. Quelles que soient les raisons des échanges entre les peintres du Souss et ceux du Sahara, il s'agit là d'une réalité dont il faut tenir compte et qui plaide en faveur de l'ensemble du Sud atlantique.
Que les peintres d'Agadir dénoncent un certain enclavement culturel, cela étonne de la part d'une ville riche, très dynamique sur le plan économique et qui constitue une étape obligée de tous les courants qui lient le Sud au Nord. Pourtant, les indices de l'environnement défavorable à l'exercice de la peinture ne manquent pas à Agadir. On déplore la présence d'une vraie galerie marchande. Le marché est quasi-inexistant dans cette ville où les cotes des peintres sont nettement inférieures à celles de leurs confrères du Nord. Les rares peintres professionnels de cette ville, comme Abdellah Aourik et Mustapha Belcadi, pratiquent leur art en francs-tireurs, grâce à l'intérêt de quelques amateurs isolés, en grande partie des étrangers. Il convient de saluer leur courage d'exercer dans un environnement qu'il faut bien se résoudre à qualifier d'hostile.
Le Souss n'est pas pourtant avare en talents, et plusieurs jeunes peintres, comme M'barek Bouhchichi, Bou Aoud Bouzid et Brahim Achibane, peignent des tableaux à la picturalité criante. Ils constituent un groupe, plus décidé à percer et à s'imposer dans d'autres territoires. Ils sont plus entreprenants que leurs prédécesseurs qui ne communiquaient pas sur leurs activités.
La situation au Sahara ne diffère pas beaucoup de celle du Souss : on dénombre plusieurs peintres qui enseignent les arts plastiques dans des collèges et lycées et une poignée qui vivent exclusivement de leur art. Parmi les professionnels, Taoufa El Ahrah a réussi à se frayer une voie distinguée dans la peinture dite naïve. Elle compte aujourd'hui parmi les noms que l'on cite quand on parle d'art spontané. Il existe aussi des démarches qui méritent l'intérêt comme celle d'un peintre autodidacte, Abderrahman Haida, qui pratique la peinture en professionnel. Réaliste, il peint l'habitant et son milieu à l'aide de couleurs lumineuses. Sans oublier Brahim Elhaissan, à la fois peintre et écrivain, qui dépense une énergie admirable pour établir des liens entre les artistes du Sud et du Nord.
Par ailleurs, il est difficile de relever une spécificité esthétique des artistes du Sud atlantique. Il est vain de leur chercher un dénominateur commun. Les peintres pratiquent plusieurs courants : figuration, semi-figuration et abstraction. On reconnaît cependant une domination de la figuration sur les autres formes. Il y a de la fraîcheur dans la figuration des peintres de cette région. Nombre d'entre eux sont attachés à peindre la vie courante. Abdellah Aourik explique même que la figuration est « le pain quotidien des peintres qui ne méprisent pas le peuple, qui sont déterminés à le réconcilier avec l'art ».
En dépit de difficultés liées au commissariat d'une exposition de ce genre : l'immense territoire qu'elle couvre, l'absence de galeries, le petit nombre de peintres professionnels, le très difficile équilibre à observer entre encourager et respecter une ligne de qualité, cette manifestation présente un intérêt majeur. Elle permet à des peintres qui s'estimaient enclavés de faire entendre leurs voix et montrer leurs travaux à Rabat. Elle permet aussi aux amateurs de la peinture de se faire une idée sur la création dans des régions auxquelles l'on ne pense pas de prime abord quand on parle de peinture au Maroc. Ce souci de tendre la main à des peintres régionaux et encourager l'émergence de talents est l'une des principales motivations du Ministère de la Culture, l'organisateur de l'événement.
Sur un plan personnel, j'ai fait des rencontres avec des peintres qui m'ont touché au plus haut point aussi bien par l'ouvre que par leurs qualités humaines. Ils ont conservé un enthousiasme et une flamme pour la pratique de la peinture que l'on voit rarement ailleurs. Ils croient en l'absolu d'un art, sauf de tout alliage avec des considérations matérielles ou une course à la renommée. J'ai aussi rarement vu une exposition collective susciter autant d'engouement et d'intérêt de la part des artistes qui y participent. Il est difficile de rester insensible au facteur cour que ces exposants introduisent dans leurs ouvrages.
Aziz Daki, commissaire de l'exposition |